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Histoire

Les Dents de Brume

Polar

Polar

Polar

Polar

Tendu et progressif

Tendu et progressif

Interne

Interne

Yggdrasil Ascendant

Yggdrasil Ascendant

Nom

Nom

Nom

Nom

Nom

Nom

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La vibration du garde-corps lui restait sous la plante des pieds.

Skare avait quitté l’appartement des Lysvaer avec la sensation qu’un câble continuait de tirer derrière elle, quelque part dans la brume, sans qu’elle voie où il était fixé. Le couloir, trop étroit, sentait l’ozone des filtres fatigués et l’huile propre. Ses orteils trouvaient les micro-reliefs du métal, les points d’usure, les rivets où les mains se posaient quand la peur s’invitait. La peau de ses pieds enregistrait tout, même les tremblements minuscules du bâtiment.

En bas, la brume pressait sur les vitres comme une langue. Des indicateurs froids pulsaient aux portes. Les suggestions haptiques de l’IA urbaine vibraient sur les rambardes : prudence, vent sec, glissance. Elle se surprit à compter les fixations visibles d’un pan d’arche, puis à s’arrêter parce que le chiffre ne tombait pas juste. Deux manquaient, ou deux étaient masquées.

Le dossier de Sindre Lysvaer n’avait rien d’un crime. Un adolescent fragile, insuffisance cardiaque connue, traitements irréguliers, bas-niveaux. Le Directoire du Port classait vite ce genre de disparition : « perte probable dans brume », « mort technique », « aucun risque de cascade ». Pourtant, le silence l’avait griffée. Pas de pic biométrique, pas d’alarme de chute, pas de drone en recherche automatique. Rien. « Trop propre », s’était-elle dit sans se l’avouer.

Elle avait accepté le mandat Sannhetsknut comme on accepte une routine : preuve minimale, contrat court, pas d’ennemis de haut niveau. Le Nœud avait collé à sa peau la mise sous journal, ce dispositif d’audit qui, tant que l’affaire restait ouverte, enregistrait son souffle, ses déplacements, les variations de température sur ses doigts. Un poids familier, brûlant par endroit, froid ailleurs.

Les Lysvaer vivaient dans un logement orienté vers un conduit d’air, comme si respirer comptait plus que la lumière. Le père parlait trop vite, le débit accroché à une peur d’être interrompu. La mère, elle, gardait ses mots comme on garde de l’eau. Les mains de la femme évitaient l’angle d’un cadre, toujours le même mouvement, la même esquive, comme si l’objet tranchait.

— Il est monté ?

— Non, avait répondu le père. Il ne pouvait pas.

La logique des niveaux disait la même chose. Les pauvres restent en bas. Les fragiles aussi. Mais une caméra de service avait capté, dans un reflet de vitre de maintenance, une silhouette jeune, trop fine, hésitante au bord d’une passerelle de niveau intermédiaire. Le père avait nié, la mère avait fixé un point derrière Skare, et Skare avait senti sous sa langue un goût de poussière métallique.

Elle s’était apprêtée à classer. Les corps finissent par réapparaître. La brume retarde, mais ne garde pas éternellement. Puis une sensation familière, celle d’un trou proprement découpé dans une matière, était revenue. « Ce qui manque a été retiré, pas perdu. »

En sortant, elle avait senti une présence de routine : un drone de sécurité au-dessus, effilé, chuintant. Pas agressif, juste là, comme une épingle. Elle avait relevé les yeux, puis baissé la tête, consciente que son regard entier était une signature.

Dans son module de travail, plus haut, la lumière était franche, presque insultante. Les surfaces en bois clair avaient été poncées jusqu’à l’absence de veines. Elle aimait ce calme, et elle le haïssait parce qu’il donnait l’illusion d’un monde lisible.

Le Nœud de Sannhetsknut clignotait sur sa console. Elle fit glisser les registres Minnesvakt, les flux de passage, les autorisations d’ascension, les journaux de portiques. Aucun pic. Aucun écart. C’était ce qui l’inquiétait le plus : même un mensonge laisse une chaleur.

La vibration haptique du garde-corps de la console lui indiqua un message entrant. Nouveau lot de contrats. Elle posa la main sur le bois, senteur d’huile et de résine ancienne. « Termine, ferme, dors », tenta-t-elle.

Puis le mot « docks » apparut dans une description de mandat. Trois morts en cinq jours, bas-niveaux, exsangues. Photos médico-légales sobres, presque administratives. Deux perforations à la jugulaire, nettes, régulières. Elle sentit ses épaules se contracter, comme si un harnais invisible se resserrait.

Une note Minnesvakt accompagnait le tout : anomalies de mémoire périphérique signalées autour des lieux. Témoins cohérents sur les détails techniques—heure, vent, trajet—mais incapables de fixer un visage ou une forme.

Skare relut. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ses yeux cherchaient la faille comme on cherche une fissure dans un cordon de soudure. « Mémoire périphérique », murmura-t-elle sans voix.

Une image lui traversa le crâne, sans s’installer. Un conduit d’air, plus ancien. Une main sur sa nuque. Un murmure près de l’oreille. Elle ne vit pas de visage, juste le froid d’une paume.

« Il vaut mieux oublier pour tenir. »

Elle ne savait pas si c’était un souvenir ou une phrase reconstruite. La sensation, elle, était réelle : la peur de parler trop, la peur qu’un mot déclenche une réaction en chaîne.

Elle accepta le contrat.

Le Nœud valida, et la mise sous journal changea de profil. Des capteurs supplémentaires s’activèrent, odorat, contact, température. Elle sentit l’implant à la base du crâne chauffer, comme si on lui glissait une lame de glace sous la peau.

Elle appela Runa Eidsvåg.

La voix de Runa, basse, légèrement heurtée au début, passa dans l’oreillette.

— Tu veux quoi, Skare ?

Skare fixa un point sur la vitre. Dehors, la brume avalait les arches basses. La ville respirait en corridors.

— Des yeux. Et du silence.

— Sur les docks ?

— Sur les docks.

Un souffle de Runa, court. Le son du vent derrière elle.

— Je peux te donner des accès. Pas des excuses.

Skare sentit un soulagement sec, immédiatement contaminé par une impatience qui la surprit.

— Je ne demande pas des excuses.

Elle coupa. La liste des victimes s’afficha. Trois noms. Trois âges. Tous proches des zones de chargement. Un rythme semblait déjà s’écrire.

Son ventre se contracta. Elle pensa : « Sindre. » Le nom du garçon, dans l’appartement, avait été prononcé comme on prononce une pièce qu’on ne pourra pas remplacer.

Elle se leva. Son manteau glissa sur ses épaules. Elle vérifia la lame sous l’avant-bras, sans la déployer. La douleur de l’implant était un signal bref, un rappel de dépendance. Elle sortit.

La passerelle vers les niveaux bas vibrait sous le vent sec. Chaque pas lui renvoyait un micro-tremblement, un langage d’acier. Les odeurs changeaient en descendant : moins de bois, plus de métal froid, plus de sel, plus de solvants. Une brume enrichie de particules d’usure collait aux lèvres.

Sur le quai, la lumière était basse, fonctionnelle. Des drones de service glissaient, silencieux. Des silhouettes en harnais poussaient des caisses sur rails. Personne ne courait, interdit de courir sur les passerelles claires ; ici, on n’avait pas besoin de loi, la peur suffisait.

Le premier corps avait été trouvé là, près d’un angle de cargaison. Skare s’accroupit. Ses doigts effleurèrent le métal, froid, humide. Une tache sombre persistait malgré le lavage. Le sel et les solvants masquaient, mais son nez captait autre chose : une odeur de métal chaud, comme après un freinage trop brutal.

Elle activa un capteur portatif, prêté par un atelier ami. La console vibra : micro-résidus organiques, faibles, dispersés. Rien de massif. Comme si le corps avait été ouvert ailleurs, vidé ailleurs, puis reposé ici.

Un docker attendait, visage tanné, augmentations de charge visibles aux épaules. Il tenait ses mains serrées, comme s’il craignait qu’elles trahissent.

— Vous étiez là ?

Il hocha la tête.

— Oui.

— Vous avez vu quelqu’un.

Ses yeux clignèrent. Le vent fit claquer une élingue.

— J’ai vu… du rouge.

Il avala, la gorge sèche.

— Puis rien. Je me souviens du froid sur mes dents.

Skare sentit la phrase lui traverser le sternum. Elle imagina le froid, la bouche ouverte, la brume entrant comme une eau sale.

— Du rouge où ?

Il leva une main, hésita, la posa sur sa joue.

— Là. Mais je ne… Je ne peux pas.

Il se frotta les tempes, comme s’il cherchait à déloger une vis.

— Je me souviens du bruit. Pas un bruit de pas. Un… glissement.

Skare nota. Le journal d’audit enregistrait sa respiration qui s’était accélérée d’un cran. Elle força un souffle long.

— Qui a trouvé le corps ?

— Moi.

— Vous avez appelé qui ?

— Les drones. Puis Minnesvakt.

Il prononça Minnesvakt comme un outil, pas comme une institution. Skare sentit une irritation monter. Minnesvakt administre la mémoire. Minnesvakt choisit les fragments.

— Ils vous ont interrogé.

— Oui.

— Ils ont stabilisé quelque chose.

Il cligna plus vite.

— Ils ont posé des questions. Ils ont… fait respirer.

Ses lèvres tremblèrent.

— Après, c’était plus calme.

Skare sentit dans le mot « calme » une menace douce.

— Et votre calme vous a coûté quoi ?

Il la fixa, surpris. Le vent sec coupait l’air.

— Je… je ne sais pas.

Skare se redressa. Dans le reflet d’une caisse, elle vit sa propre silhouette déformée, le manteau long, la tête rasée, le regard qui prenait toute la scène. Elle pensa : « Je ne sais pas non plus. »

Elle se déplaça vers le second lieu, quelques arches plus loin. Même odeur, même lavage. Un motif. Un rythme.

Runa lui avait donné un accès discret aux logs d’entretien des docks. Skare se brancha sur une console de maintenance, le métal froid sous ses doigts. Les horaires de passage des drones, les ouvertures de sas, les variations de vent. Rien d’étrange. Toujours ce rien.

La frustration lui mordit la langue. Elle se surprit à vouloir accélérer, à vouloir forcer une porte. Elle posa sa main sur le bois d’un support, cherchant un ancrage. « Lenteur », se dit-elle sans y croire.

Elle remonta vers un laboratoire de niveau intermédiaire, celui qui acceptait encore les demandes venues d’en bas. Le couloir sentait le désinfectant. La lumière y était franche, presque clinique. Un technicien l’accueillit, jeune, augmentations de vision visibles aux tempes.

— Vous êtes Sannhetsknut ?

— Oui.

— Vous avez un mandat ?

Skare montra le sceau du Nœud. Elle sentit l’implant chauffer, comme un serment dans la chair.

— J’ai besoin d’une analyse tissulaire. Pas de toxines, pas de sédatifs, pas de folklore.

Le technicien haussa un sourcil.

— Folklore ?

— On dit vampire en bas.

Il eut un sourire bref, sans joie.

— Ici, on dit protocole.

Skare sentit une reconnaissance froide. Elle suivit le technicien dans une salle où les surfaces étaient trop propres pour la brume. Des écrans encastrés, hologrammes basse lumière, indicateurs. Le tissu prélevé sur le deuxième corps flottait dans une solution claire.

— Regardez ça.

Le technicien zooma. Skare vit un réseau capillaire perturbé, comme si les micro-vaisseaux avaient été ouverts de manière uniforme.

— Pas de rupture aléatoire, dit-il. Pas de déchirure. C’est… comme une ouverture contrôlée.

Skare sentit son ventre se serrer.

— Par quoi ?

— Je ne sais pas.

Il secoua la tête.

— Pas de signature d’outil classique. Pas de lame. Pas de micro-scie.

— Et pas de sédatif.

— Pas de sédatif connu.

Le « connu » pesa. Skare pensa à NorrSpira, aux prototypes, aux licences.

— Je peux vous donner un rapport. Mais…

Il hésita, regard vers la porte.

— Il faudra une co‑signature de Minnesvakt pour l’archiver.

Skare sentit une colère froide. Elle imagina Minnesvakt posant sa main sur le rapport, lissant les aspérités.

— Donnez-le-moi. Je porterai le coût.

Elle prit le rapport. Le papier était rare, épais, comme une matérialité volontaire. Elle sentit la fibre sous ses doigts. Une pensée lui vint, brève : « Qui grave un nom plutôt que d’écrire ? » Le feuillet au nom de Torgaut dans sa poche lui brûla contre la peau.

En sortant, elle reçut un message de Minnesvakt. Une convocation légère : « coordination post-incident, témoignages à recouper ». Rien d’obligatoire, mais le ton des paramètres. Elle hésita, puis accepta. Refuser trop tôt, c’était se couper.

La Tour des Archives Claires dominait un faisceau de passerelles. Son bois clair et son acier brossé donnaient une impression de dignité. Skare détestait ce décor quand il servait à masquer le contrôle.

À l’intérieur, l’air était trop sec. Les échangeurs soufflaient un froid calibré. Des opérateurs en tenues sobres circulaient, tablettes en main. Un glyphe digital discret sur les murs.

Sigrid Holmkjær n’était pas là. Un analyste narratif l’accueillit, visage lisse, sourire minimal.

— Skare. Merci d’être venue.

Skare sentit sa nuque se raidir.

— Je ne viens pas pour être remerciée.

— Nous voulons éviter la panique.

— La panique est déjà là.

L’analyste inclina la tête.

— En bas, oui. Nous allons stabiliser.

Skare sentit ses doigts se crisper. Le métal de sa lame sous la peau lui rappela qu’elle pouvait être violente. Elle refusa cette pensée.

— Je veux les journaux bruts des témoins.

— Nous avons des restitutions consolidées.

— Les bruts.

Un silence. Le vent, dehors, faisait vibrer la tour.

— Ce n’est pas possible sans mandat spécifique.

Skare se rapprocha, lentement. Elle sentit les micro-gestes de l’analyste, une tension dans la mâchoire, une sueur froide. « Il a peur », pensa-t-elle, sans savoir de quoi.

— Je suis sous journal. Tout ce que je fais est enregistré. Si vous refusez, ça se verra.

L’analyste soupira.

— Donnez-moi un instant.

Il partit. Skare resta seule, entourée de clarté froide. Elle sentit l’insomnie qui lui collait déjà, comme une poussière sous les paupières.

Un flash lui traversa la mémoire. Un couloir, plus ancien. Une lumière oblique. Une voix d’adulte.

— Ne te retourne pas.

Elle sentit une douleur au sternum, comme si son cœur avait été recalibré trop fort. Elle posa une main sur sa poitrine. La peau modulée vibra.

L’analyste revint avec une capsule de données.

— Ce sont des fragments. Pas tout.

Skare prit, sans remercier. Elle sentit le poids symbolique de la capsule. Les fragments, c’était ce qu’on donnait quand on voulait contrôler.

De retour dans son module, elle ouvrit les restitutions. Des voix, des images sensorielles. Toujours le même motif : du rouge, un glissement, puis un blanc dans la mémoire. Un trou. Les témoins décrivaient le froid sur les dents, la brume comme une peau, puis… rien.

Elle sentit une rage monter, puis une fatigue. Elle pensa : « Je suis fatiguée. » La pensée avait la texture d’un aveu qu’elle n’osait pas dire.

Elle appela Torgaut Vedringer.

Le nom, gravé sur le feuillet, avait été son seul viatique à quinze ans. Elle ne se souvenait pas du moment où elle l’avait reçu. Elle se souvenait seulement de sa présence dans sa poche, comme un poids. Maintenant, elle appelait l’homme, vivant, lié au Conclave.

Il répondit après deux sonneries. Sa voix grave, douce, tenue à un volume bas.

— Skare.

Skare sentit sa gorge se serrer sans comprendre pourquoi.

— J’ai des corps exsangues. Deux perforations. Pas de toxines. Des trous de mémoire autour.

Un silence. Puis :

— Tu veux un monstre ?

— Je veux un mécanisme.

— Où ?

— Docks bas. Borehavn.

— Je peux écouter.

— Je ne te demande pas d’écouter. Je te demande des mythes techniques.

Un souffle.

— Viens.

Il lui donna un lieu, un atelier banal, une réserve de pièces. Skare sentit la tension se déplacer : de Minnesvakt vers le Conclave. De l’institution vers l’ombre.

Elle descendit. Les passerelles vibraient. La brume, plus dense. Son manteau absorba les gouttes. Sa peau modula légèrement, se fondant dans les gris.

Dans la réserve, une odeur de résine et de métal tiède. Torgaut était là, grand, sec, cheveux bruns courts, barbe taillée. Il posa sa main à plat sur une surface de bois, comme pour vérifier l’ancrage.

— Montre-moi.

Skare sortit le rapport du labo. Torgaut le parcourut, lentement. Ses yeux gris scrutaient sans juger.

— Ouverture contrôlée des capillaires, murmura-t-il.

— Ça te parle.

Il hocha la tête, puis secoua.

— Ça me parle et ça ne me parle pas.

Il leva les yeux.

— Il y a des augmentations qui utilisent des apports sanguins, oui. Des greffes auto-réparatrices. Des systèmes de maintenance interne.

Skare sentit son cœur se serrer.

— Et des gens qui chassent.

— Il y a surtout des gens qui mentent.

Torgaut posa le rapport.

— Qui a accès à ce genre de protocole ?

Skare pensa à NorrSpira. Elle pensa à des cliniques de second rang reconditionnant des implants.

— NorrSpira. Ou des ateliers qui récupèrent.

— Ou des rites.

Skare le fixa.

— Tu parles de ton Conclave.

— Je parle de la manière dont on transforme la mort en continuité. Pas de sang volé.

Il ajusta sa manche qui recouvrait le tatouage au poignet.

— Les feuilles tombent. L’Arbre demeure.

Skare sentit une irritation. Elle n’avait pas de patience pour les maximes.

— Mes morts ne demeurent pas. Ils se vident.

Un silence. Torgaut inclina la tête.

— Alors ce n’est pas un rite. C’est un protocole détourné.

Skare sentit une avancée, minime, mais réelle. Elle se surprit à chercher dans le visage de Torgaut quelque chose de familier, un souvenir. Rien ne venait, juste une tension.

— Tu peux accéder à des archives de l’ombre ?

— Je peux poser des questions.

— Pose-les.

Il la fixa, long.

— Et toi, Skare. Tu poses des questions à l’intérieur. Attention à ce que tu réveilles.

Elle sentit une sueur froide sous sa peau. Elle pensa : « Je sais. »

En sortant, un vent sec la frappa. Elle ne le sentit qu’au niveau des capteurs, une lecture sans frisson. Cela la rendit plus en colère. Elle avait l’impression d’être un instrument.

La quatrième victime apparut la nuit suivante. Skare avait patrouillé, camouflée par modulation pigmentaire, une absence au bord du quai. Elle écoutait les câbles, les élingues, le souffle des échangeurs. Elle avait senti une présence attentive, comme un regard sur sa nuque.

Un cri perça. Un cri bref, étouffé. Skare se lança. Son équilibrage vestibulaire ajusta, ses pieds nus trouvèrent les points d’ancrage. Elle arriva trop tard.

Le corps était là, déjà pâle. Deux perforations nettes. Pas de lutte visible. Un silence lourd.

Un docker recula, les yeux vides.

— Je… je l’ai entendu.

— Tu as vu ?

— Du rouge.

Toujours.

Skare sentit une présence, à quelques mètres, derrière une pile de caisses. Elle tourna la tête. Une ombre glissa, trop fluide. Elle se lança, mais la passerelle vibra, un câble chanta, et l’ombre disparut dans la brume.

Un coût : elle avait manqué une marche. Son pied avait glissé. Son corps avait ajusté. Une douleur brève dans la hanche. Elle se redressa, la bouche sèche.

« Quelqu’un m’a laissée arriver. »

Elle sentit une honte froide. Elle avait été utilisée comme témoin.

Le lendemain, la prime augmenta. D’autres Sannhetsknut acceptèrent le contrat. Une concurrence s’installa. Des inspecteurs opportunistes, des chasseurs de réputation. Ils faisaient du bruit, parlaient trop, se réunissaient en groupes. Skare les évitait.

Un de ces inspecteurs, un homme aux augmentations de vision trop visibles, la rattrapa sur une passerelle.

— Skare. Tu as un angle. Partage.

Skare sentit une irritation.

— Je n’ai pas d’angle. J’ai des morts.

— On dit vampire.

— On dit surtout que tu veux un titre.

Il sourit, serré.

— On dit aussi que tu as une histoire. Que tu es arrivée sans dossier.

Skare sentit un froid dans le ventre. Sa peau modula malgré elle, une teinte plus sombre. Le manteau absorba la lumière.

— Fais attention à ce que tu dis.

— Pourquoi ? Tu vas me couper la gorge ?

Il plaisantait, mais ses yeux cherchaient une réaction.

Skare sentit la lame sous son avant-bras pulser, une douleur signal.

— Je vais te contester par preuve.

Elle s’éloigna. Le coût était interne : une colère qui avait failli déborder.

Runa revint avec une piste.

Elle la rejoignit dans un atelier de l’Ordre, bois brut, acier brossé, odeur d’huile claire. Runa essuya ses mains avant de poser son anneau‑sceau sur une console. Le choc sec résonna.

— J’ai fouillé des vieux flux, dit-elle. Des rumeurs d’augmentation cardiaque expérimentale. Dix ans, peut-être plus. Prolongation de vie. Apports sanguins à intervalles réguliers.

Skare sentit son ventre se serrer.

— Un cœur qui doit manger.

Runa cligna, ses yeux vert-gris fixés sur un point d’ancrage.

— Un système qui ne tient pas sans coût.

— Sindre avait un cœur fragile.

Runa inspira, heurtée, le bégaiement apparaissant comme un signal.

— S-si Sindre a été pris, ce n’est pas pour être soigné.

Skare sentit une rage froide.

— Tu as des dossiers ?

— Non.

Runa secoua la tête.

— Aucun dossier. Comme si ça n’avait jamais existé.

Skare sentit le retour du motif. Effacement. Pas de bruit.

— Quelqu’un brûle les factures.

— Ou quelqu’un ne les a jamais écrites.

Runa fixa Skare.

— Tu veux aller où ?

Skare sentit une impulsion. Forcer. Monter. Chercher dans les archives supérieures.

— Je veux les registres d’essais NorrSpira.

Runa eut un sourire sans joie.

— Tu veux te faire écraser.

— Je veux la preuve.

Runa posa sa main sur le bois.

— Ce qui tient doit aussi respecter.

Skare sentit une tension dans sa gorge. Elle pensa : « Et si ce qui respecte doit aussi mentir pour tenir ? » La pensée la dégoûta.

Elle monta. Niveaux intermédiaires. Bureaux de médiation. Lumière rasante pour empêcher la désinvolture. Des gens signaient beaucoup, lavant leurs mains avant chaque signature.

Elle demanda un accès aux archives supérieures. On lui répondit en paramètres.

— Votre mandat ne justifie pas.

— Trois morts. Quatre.

— Morts de bas-niveaux.

Skare sentit le mépris dans l’absence de mot. Elle serra la mâchoire.

— Les morts sont des coûts. Vous les comptez.

Un médiateur la fixa, impassible.

— Nous comptons la stabilité.

Skare sentit une chaleur monter dans sa nuque. Son implant chauffa. Elle pensa : « Je vais exploser. »

Elle se contint. Elle utilisa une autre voie : Sannhetsknut. Le Nœud. Elle fit remonter une demande par procédure, exigeant une réponse formelle. Un délai. Un refus possible, mais consigné.

Le coût fut immédiat : un drone de sécurité se mit à la suivre, plus proche, plus présent. La sensation d’être épinglée.

La sixième nuit, Skare aperçut deux lueurs rouges.

Elle était sur une passerelle basse, camouflée, presque invisible. La brume collait à sa peau. Son oreille captait le glissement avant de le voir. Puis, au bout du quai, entre deux piles de caisses, deux points rouges, réguliers, comme des diodes au repos.

Son cœur fit un coup sec. Elle se lança, sans réfléchir. Ses pieds nus frappèrent le métal. Le vent sec lui coupa la respiration. Son équilibrage vestibulaire ajusta. Elle manqua une marche, sentit le vide sous elle, puis retrouva un point d’ancrage. Un câble chanta.

Les lueurs se détournèrent. L’ombre glissa. Skare poursuivit. Sa peau modula, cherchant l’angle mort de la brume. Elle sentit une présence à sa gauche, puis à sa droite, comme si l’ombre jouait avec sa perception.

Elle arriva à un angle, trop tard. Un corps était là, encore tiède. Deux perforations. Pas de sang.

Le choc fut interne, brutal. Elle sentit une nausée. Elle posa une main sur le métal, cherchant un ancrage. L’odeur de métal chaud lui monta au nez.

Une voix derrière elle.

— Tu cours pour rien.

Skare se retourna. Un homme, manutentionnaire, visage dur. Il la regardait comme on regarde un outil inutile.

— Je ne cours pas, dit-elle. Je poursuis.

— Tu poursuis un mythe.

— Je poursuis un protocole.

Il cracha par terre.

— Ici, tout est protocole.

Skare sentit le poids de la phrase. Le monde entier était protocole. Les corps, les mémoires, les accès.

Elle repartit. Le coût : une fatigue dans les jambes, une douleur dans la hanche, et une honte froide d’être encore trop lente.

Le septième mort survint pendant qu’elle était au Nœud, occupée à négocier un accès aux archives supérieures. Quand elle descendit, le quai était déjà lavé. Les témoins avaient des regards polis, vides. La scène sentait le désinfectant.

Elle sentit une rage froide. Quelqu’un nettoyait avant elle. Quelqu’un connaissait ses horaires.

Elle retourna chez les Lysvaer.

L’appartement sentait l’ozone des filtres trop sollicités. La mère ouvrit, les yeux rouges de fatigue. Ses doigts évitèrent encore l’angle du cadre.

— Je reviens, dit Skare.

— On n’a rien de plus.

La voix du père, trop rapide, siffla.

— Vous voulez quoi ? Il est mort.

Skare sentit sa gorge se serrer. Elle fixa le bracelet de suivi cardiaque de Sindre, posé sur une table, comme un objet trop précieux.

— Où est son bracelet ?

Le père cligna, trop vite.

— Il… il l’avait.

— Vous l’avez.

La mère détourna le regard. Skare sentit un tremblement dans ses propres mains.

— Il est là.

Le père prit le bracelet, hésita. Le plastique, la peau active, vibra. Skare sentit une odeur de métal froid.

— On l’a trouvé dans sa chambre, dit-il.

Skare sentit un mensonge. Pas un mensonge énorme, un mensonge de survie.

— Il ne l’aurait pas laissé.

— Peut-être qu’il…

Le père s’interrompit. La mère posa sa main sur son bras, un geste d’arrêt.

Skare sentit une tension.

— Quelqu’un est venu.

Le père avala.

— Non.

— Quelqu’un est venu, répéta Skare.

La mère, enfin, parla. Sa voix était basse, presque effacée.

— Un homme.

Skare sentit un frisson, mais pas sur sa peau. À l’intérieur.

— Un homme de quel niveau ?

— Je ne sais pas.

— Il avait un badge ?

La mère secoua la tête.

— Il avait… des gants propres.

Skare sentit une rage froide. Des gants propres en bas, c’était un signal.

— Il a dit quoi ?

La mère fixa l’angle du cadre, encore.

— Il a dit qu’il fallait stabiliser. Que Sindre… que Sindre avait peur.

Skare sentit une pression dans sa nuque. Minnesvakt ? NorrSpira ? Un mélange.

— Vous l’avez laissé entrer.

Le père explosa, soudain.

— Qu’est-ce qu’on devait faire ? Il a parlé de quotas. De lumière. De soins.

Skare sentit le coût de la phrase. La peur de perdre l’air.

— Il a pris quelque chose.

Le père secoua.

— Non.

Skare fixa la mère. Elle vit les micro-tremblements, la façon dont ses doigts évitaient l’angle. Comme si l’objet tranchait parce qu’il contenait une preuve.

— Il a pris une photo.

La mère hocha, presque imperceptible.

— De Sindre.

Skare sentit un froid. Une image de Sindre, pour quoi ? Compatibilité ? Classification ?

— Et ensuite ?

Le père se mit à pleurer sans bruit. La mère posa sa main sur sa bouche.

— Ensuite, il est parti.

Skare sentit une rage froide et une pitié. Elle pensa : « Ils se protègent. Ils mentent mal. »

Elle se leva. Son corps portait le coût : une tension musculaire, une fatigue nerveuse, une colère.

— Vous avez un fils aîné.

Le père cligna.

— Oui.

— Où est-il ?

Un silence. Le vent fit vibrer la fenêtre.

— Il travaille.

Skare sentit un mensonge. Elle pensa : « Il descend. »

Elle sortit. Le couloir la frappa de froid. Elle inspira. Son implant chauffa.

« Quelque chose a été effacé. »

La pensée revint comme un souvenir déjà vécu.

Elle suivit.

Le frère aîné des Lysvaer s’appelait Eirik, selon un registre. Skare le repéra par les flux de passage, un schéma de déplacements qui évitait les portiques publics. Il descendait plutôt que monter. Il traversait des passerelles qui ne figuraient plus sur ses cartes.

Elle le filait, camouflée, sa peau modulée dans les gris. Elle sentait le froid au niveau des capteurs, une lecture. Le vent sec lui coupait la respiration. Les passerelles basses étaient plus étroites, plus glissantes. Les joints reprisaient.

Eirik avançait vite, trop vite pour un homme non augmentée. Il portait un harnais propre. Ses gestes étaient précis, comme appris.

Skare sentit une tension. Elle pensa : « Il a été formé. » Par qui ?

Il entra dans un couloir de maintenance, puis dans une zone qui ne correspondait à aucun plan public. Skare sentit son estomac se serrer. Elle suivit.

L’air changea. Plus froid, plus sec. Une odeur de désinfectant, incongrue en bas. Les murs étaient trop propres.

Au-delà des limites de Borehavn, il y avait un bâtiment isolé, désinfecté, trop propre pour le bas. Une enclave. Des portes scellées. Des indicateurs rouges.

Skare se colla à l’ombre. La brume la couvrit et la rendit presque anonyme. Elle sentit son cœur se serrer—une réaction qu’elle ne contrôlait pas, comme si une vieille programmation intime s’était réveillée.

Eirik frappa à un code. La porte s’ouvrit avec un souffle sec. Skare se glissa derrière, juste assez pour voir.

À l’intérieur, une lumière froide. Des surfaces blanches. Un silence de laboratoire. L’odeur du désinfectant lui rongea les narines.

Eirik parla à une silhouette encapuchonnée.

Deux lueurs rouges brillèrent sous le tissu, régulières, comme des diodes au repos.

Skare sentit sa nuque se raidir. Ses doigts cherchèrent la lame sous son avant-bras. Son souffle se coupa.

La silhouette inclina la tête.

Skare comprit, sans preuve, qu’elle avait été détectée.

D’un geste sec, la silhouette projeta Eirik au sol. Le frère s’écrasa, souffle coupé, harnais froissé. Skare sentit une impulsion de peur, nue.

La silhouette se lança vers elle : rapide, directe, impossible à éviter.

Skare n’eut pas le temps de vérifier ses outils, ni de demander renfort. Elle n’eut que son corps modifié et cette peur, soudain sans cadre.

La pression monta, sans respiration. L’architecture même de Borehavn semblait s’incliner pour l’écraser. La silhouette avançait sans bruit, un glissement trop fluide pour un corps humain non assisté, et pourtant trop organique pour une simple machine.

Skare leva l’avant-bras et déclencha la modulation cutanée, cherchant l’angle mort, la teinte exacte de la brume intérieure. Elle sentit la pigmentation glisser sous sa peau comme une marée. Mais la créature ne ralentit pas. Elle n’accéléra même pas : elle était déjà à la bonne vitesse.

Skare tenta une négociation par réflexe, la part d’elle qui voulait encore croire à une procédure.

— Arrête.

Sa voix se perdit dans le désinfectant, dans le souffle des échangeurs.

La lueur rouge se dédoubla, comme si l’entité recalculait son focus. Skare pensa : « Ce n’est pas un prédateur folklorique. C’est un protocole. »

Elle vit Eirik au sol, suffoquant, cherchant à ramper. Elle comprit qu’il n’était plus un témoin mais un dommage collatéral.

Elle choisit l’impulsion la plus simple : attaquer—ou disparaître.

Ses doigts trouvèrent le bord d’une lame intégrée, l’ancienne augmentation qu’elle n’utilisait jamais sur les contrats mineurs, celle qu’elle gardait pour les accidents de structure. La douleur signal pulsa, brève.

La créature ouvrit la bouche, ou quelque chose d’équivalent, et l’air sentit le métal chaud. Skare perçut deux points sur sa propre jugulaire, une anticipation tactile, comme si on lui dessinait déjà la fin.

Elle frappa.

Le choc fut sourd, sans éclat héroïque. Une seconde plus tard, tout ce qu’elle savait, tout ce qu’elle croyait savoir sur Sindre, sur les docks, sur Minnesvakt, se mit à flotter hors d’elle, prêt à être aspiré.

Et, juste au moment où la lueur rouge s’approchait de sa gorge, où la brume intérieure se resserrait, le récit se rompit.

Épilogue

Quelques jours plus tard, la lumière sur Borehavn avait cette qualité oblique qui rend les surfaces plus coupantes. Skare restait immobile devant le Nœud, mais ce n’était pas une immobilité de repos. C’était un arrêt tenu par entêtement, comme une passerelle qui refuse de céder alors que la fatigue du métal est déjà dans les boulons.

Le bruit blanc des flux lui râpait les tempes. Les notifications vibraient dans le garde-corps de sa console, une pluie de suggestions haptiques : contrats disponibles, délais, validations, rappels de sécurité. Elle ne regardait pas les titres. Son corps, lui, regardait malgré elle : tension dans la nuque, micro‑contractions des avant-bras, fatigue thermique sous la peau modulée, comme si un froid interne s’était installé. La lame sous son avant-bras lui envoyait parfois une douleur fantôme, brève, sans déclenchement, un rappel de ce qu’elle avait accepté d’être.

Elle se surprenait à sentir l’odeur du désinfectant sans être dans le bâtiment trop propre. Parfois, en fermant les yeux, elle avait l’impression que la brume intérieure continuait de lui coller au palais. « Je ne repasse pas », tentait-elle de se dire. Mais le Nœud gardait tout, et sa propre perception périphérique gardait davantage : les micro‑bruits, les vibrations, les écarts.

Un contrat remonta, sans mise en avant, presque par hasard. Le type de ligne qu’on lit parce qu’elle est au milieu, pas parce qu’elle brille.

Contrat : mort d’un civil, frère de Sindre Lysvaer.

Le nom lui donna une nausée froide. Elle relut. Le dossier parlait d’un décès survenu hors des circuits publics, sans drone initial, « constaté » tardivement. Elle chercha l’heure. Elle chercha la température. Elle chercha un point de preuve. Sa mémoire essaya de recoller des minutes manquantes.

Une certitude sèche s’imposa, sans scène complète, comme une entrée de registre qu’on ne peut pas raturer : « Je l’ai tué. »

Elle resta longtemps sur cette phrase, incapable de la pousser dehors, incapable de la contredire. Elle ne voyait pas le geste, elle ne revoyait pas la chute, elle n’avait qu’une sensation de poids sur les paumes, comme si elle avait tenu une corde trop chaude.

En dessous, une autre ligne, plus basse, la frappa comme une lame sans bruit : disparition confirmée de Sindre Lysvaer, dossier clôturé sans restitution.

Clôturé. Sans restitution. La ville savait classer ce qui dérange.

Skare sentit son estomac se contracter. Dans le reflet sombre de l’interface, son propre visage apparaissait légèrement décalé, comme si sa peau hésitait sur la teinte qui lui appartenait. Elle fixa sa tête rasée, l’angle de sa mâchoire, la dureté de ses yeux. « Qui parle quand je dis je ? » La question ne venait pas en mots complets ; elle venait par un pic de chaleur dans l’implant à la base du crâne, par une crispation du diaphragme.

Elle remonta, mécaniquement, les anciens dossiers liés au nom Lysvaer. Tout était propre. Trop propre. Les accès à certaines annexes renvoyaient des refus en paramètres, sans justification. Les journaux de portiques, eux, semblaient alignés au millimètre. Un alignement parfait, comme une couture trop régulière pour être faite à la main.

La vibration d’un garde-corps lui signala un message entrant, cette fois venu d’un canal interne de l’Ordre de Tenue. Pas une demande officielle, plutôt une alerte portée par quelqu’un qui n’avait pas envie d’écrire.

Disparition d’un maître de l’Ordre de Tenue, spécialiste des augmentations cutanées, il y a trois mois. Borehavn.

Skare resta connectée, la gorge sèche. Elle pensa à la peau qui se fond dans la brume, à la tête rasée, à la discipline sensorielle qui ne laisse pas dormir. Elle pensa aussi à ces deux lueurs rouges, régulières, au métal chaud dans l’air.

Elle voulut appeler Runa, puis sa main resta suspendue au-dessus du canal. Elle voulut appeler Torgaut, puis la sensation du feuillet gravé dans sa poche la fit reculer. Chaque lien semblait désormais une corde qui pouvait la hisser ou l’étrangler.

Dehors, la brume montait, lente, contre les piliers. Borehavn tenait debout par entêtement. Dans un couloir voisin, quelqu’un lavait ses mains avant de signer un formulaire, le rituel du bois clair et de l’acier brossé pour donner une forme supportable à la peur.

Skare sentit une fatigue lourde couler dans ses jambes. Elle posa ses pieds nus sur le métal froid du sol, cherchant la vibration qui prouve qu’on est encore sur une structure réelle. Sa perception périphérique attrapa un détail : un drone de sécurité, immobile, dans l’angle mort du corridor, trop proche pour être une coïncidence.

Elle ne bougea pas. Elle laissa le drone être là. Elle laissa la pression s’installer.

« Certaines affaires ne se ferment pas. Elles attendent simplement que quelqu’un s’en approche trop près. »

La pensée n’apporta pas de calme. Elle se contenta de déplacer le poids. Et dans ce déplacement, Skare sentit qu’elle n’était peut-être plus en train de choisir un prochain pas, mais de poursuivre une marche déjà écrite par des mains propres.

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